Activités
Journée d'étude
Entre traductions et résistances. Retours réflexifs sur la réception et la traduction de recherches partenariales
Description
Comment les travaux de recherche produits en partenariat avec des organismes (commanditaires ou fournisseurs de données) sont-ils négociés, reçus et appropriés ?
La recherche en sciences sociales entretient depuis longtemps des rapports ambivalents avec les établissements d'enseignement supérieur, ministères, instances parlementaires et autres organismes qui sollicitent, financent, ou fournissent en données ses initiatives. En effet, ces acteurs sont rarement des spectateurs neutres de la production scientifique. Ils contribuent à en cadrer les questions, à en négocier les conditions de réalisation, et à en orienter les usages.
Cette journée d’étude propose d’examiner ces dynamiques de l’intérieur : comment les résultats de recherches menées en partenariat circulent-ils au sein des institutions qui les ont rendues possibles ? Dans quelle mesure les chercheurs et chercheuses parviennent-ils à préserver l’intégrité de leur démarche scientifique lorsqu’ils évoluent dans des dispositifs traversés par des enjeux politiques et institutionnels ?
À travers des études de cas ancrées dans des contextes nationaux variés, les contributions interrogent les zones de tension entre production de connaissances et action publique, entre la temporalité de la science et celle de la décision, entre l’autonomie de la recherche scientifique et les contraintes inhérentes aux mandats qu’on lui donne.
Résumés des présentations :
Emmanuelle Picard, « Les inégalités d’entrée dans les grandes écoles françaises (ENS et Polytechnique) entre objet de recherche et sujet des politiques d’établissements : la création de l’observatoire de l’égalité des chances »
Les ENS et l’école Polytechnique font partie de la catégorie la plus sélective des grandes écoles françaises. Elles se caractérisent par une sélectivité sociale très importante, résultats de stratégies scolaires déployées par les familles appartenant aux catégories sociales les plus favorisées. Dans la logique méritocratique du système français, cette sursélectivité est de plus en plus ressentie comme un problème qu’il convient de prendre en charge par le biais d’une politique ambitieuse d’ouverture sociale déployée par les écoles. Dans cette perspective, les gouvernances des écoles ont développé des instruments de mesure de la sélectivité et d’explicitation de ses mécanismes, d’abord au travers des travaux existants, puis en soutenant la création d’un observatoire de l’égalité des chances chargé de développer et de piloter des enquêtes. Ce dispositif se situe à l’interface du scientifique (le comité scientifique qui en dirige les travaux) et du politique (le comité de pilotage qui les reçoit, peut les impulser et s’en inspirer pour nourrir ses politiques). Cette communication reviendra sur les conditions de possibilités et de fonctionnement de cette situation d’interface.
Stéphane Moulin, « La cote R en question : une recherche collaborative au cœur des iniquités de la sélection scolaire »
Cette communication revient sur une recherche collaborative menée avec la Fédération des cégeps portant sur la formule de la cote R et ses effets inéquitables dans l’accès aux programmes universitaires contingentés. Elle vise à retracer les principales étapes du processus, des premiers travaux menés dans les cégeps à la demande de collaboration institutionnelle, puis à la production d’analyses historiques et de simulations, jusqu’aux échanges avec le Bureau de coopération interuniversitaire (BCI) et l’accès à des données ministérielles déterminantes. L’exploitation de ces données a permis de soutenir la nécessité d’une réforme, menant à la mise en place d’un comité conjoint BCI–Fédération chargé de proposer une nouvelle formule. Au-delà des étapes et des résultats, cette communication propose une réflexion sur la position située du chercheur dans ces dispositifs partenariaux, pris entre production de connaissances, négociations institutionnelles et effets sur l’action publique. Elle vise à mettre en lumière les rapports de pouvoir qui s’y jouent, ainsi que les contraintes et les inerties qui structurent l’action publique.
Gaële Goastellec, « Adosser la réforme d’un système scolaire à des recherches : enjeux d’un mandat de recherche visant à soutenir des décisions politiques »
En Suisse, la durée des études gymnasiales (lycée) varie, selon les cantons, de trois à cinq ans. Dans le cadre d’une réforme impulsée par la Confédération, les cantons proposant un cursus en toris ans sont actuellement tenus d’adopter une scolarité en quatre ans. Le département de l’éducation d’un canton a mandaté différentes équipes de recherche pour accompagner scientifiquement cette réforme en développant, sur deux ans, des recherches visant notamment à comparer les trajectoires gymnasiales et universitaires ultérieures des élèves selon les structures scolaires.
Ce mandat soulève différents enjeux. D’une part, se pose la question sensible de la propriété des données et la communication des résultats, objets notamment de négociations entre les services juridiques de l’Université et de l’État, mais aussi, au fil de la recherche, entre les chercheurs et leurs mandants. D’autre part, le périmètre des recherches menées s’élargit au fur et à mesure des résultats produits, mais également en fonction des discours politiques et médiatiques lorsque ces derniers laissent transparaître un décalage avec ce qui est scientifiquement documenté. Plus largement, l’interprétation et les usages des résultats par les différents groupes d’acteurs investis dans le processus de réforme appelle les équipes de recherche à intégrer dans leur travail une analyse de la diversité de leurs positions abondant la mise en discours des résultats afin d’en optimiser la transmission. À la croisée de ces enjeux, des conflits récurrents de temporalité sont également à prendre en compte. Cette communication développera les processus de négociation et de réalisation de ces mandats afin de donner à voir ces enjeux et ce qu’ils sous-tendent des usages politiques de la recherche ainsi que la spécificité du travail scientifique qui en découle pour les chercheurs.
Marco Oberti, Mathieu Rossignol-Brunet et Alice Pavie, « Produire du savoir sur une institution d’élite en son sein. Retour réflexif sur une recherche sur Sciences Po Paris »
Sciences Po Paris est une « grande école », lieu emblématique de la formation des élites politiques en France. Dans la continuité de recherches antérieures, à partir de 2022, nous nous sommes engagés dans une démarche d’évaluation d’une réforme des modalités d’entrée dans cet établissement sélectif, à la demande de l’institution. S’il était initialement question que nos résultats puissent influencer la gouvernance et les décisions relatives aux modalités d’admission, dans une perspective de réduction des inégalités sociales, territoriales et de genre, c’est finalement une nouvelle réforme du concours d’entrée allant à l’opposé de nos recommandations qui a été mise en place en parallèle de la publication de notre rapport. Cette communication vise à éclairer cet apparent paradoxe, en mettant en lumière les enjeux politiques, médiatiques et institutionnels sous-jacents.
Julien Larregue et Amine Brahimi, « Le financement de la recherche comme enjeu politique »
Cette communication analyse les enjeux liés à la recherche sur la distribution des subventions scientifiques ainsi que les contraintes institutionnelles et politiques qui la façonnent. En revenant sur les échanges et controverses survenues dans le cadre d’une commission parlementaire de la Chambre des communes du Canada, nous aborderons le problème de l’accès aux données de financement et les résistances qu’on y oppose. Cet épisode illustre notamment comment les tentatives de concilier les intérêts et préoccupations des différents acteurs – chercheurs, institutions scientifiques, responsables politiques – conduisent à des compromis qui limitent considérablement la possibilité d’étudier les inégalités à l'œuvre dans la distribution des financements scientifiques.
À propos des intervenants
Emmanuelle Picard, Laboratoire de l'éducation, ENS de Lyon
Stéphane Moulin, Département de sociologie, Université de Montréal, CIRST
Gaële Goastellec, Institut des sciences sociales, Université de Lausanne
Marco Oberti, Sciences Po, CRIS
Mathieu Rossignol-Brunet, Université Bourgogne Europe, IREDU
Alice Pavie, Nantes Université, CERN
Julien Larregue, Département de sociologie, Université Laval, CIRST
Amine Brahimi, Département de sociologie, Université Laval